C'était il y a bien longtemps, du temps où j'étais jeune, debout, et tout le
tintouin...
Formatrice, voila le grand mot lâché, car imaginer que l'on puisse former quelqu'un m'a toujours fait bizarre mais bon, sur mon contrat c'était ce mot ci, j'ai écrit mot là, mais ça me fait bizarre aussi, pour d'autres raisons.
Ce matin, arrivée en avance pour arranger un peu le local pourri que nous a dégoté l' anpe, Bof ! m'a-t-" elle " dit, pour ce public, ça ira bien...
Ce public, ce sont des jeunes entre dix-huit et vingt cinq ans, en rupture avec l'école, la famille, le travail, la société et bien souvent avec eux-mêmes.
J'aime mon travail, de une semaine à presque un an avec un groupe de jeunes, de moins jeunes, de femmes, de femmes et d'hommes, jamais la même chose.
Donc j'essaie de balayer, décoller les chewing-gums des planches qui vont servir de tables de travail, dépoussiérer les misérables trois ampoules qui doivent nous illuminer...
Misère, quelle misère ! A traiter les gens comme ça je ne vois pas bien comment ils pourraient accepter de changer...
Les premiers et premières arrivent, dont deux en fourgon de police car ils ne sortiront que pour cette formation et à condition de se tenir à carreaux.
Le rendez-vous était à neuf heures, neuf heures trente il en manque toujours un... Je décide de démarrer.
Présentation, échanges d'idées, programme que nous ficellerons ensemble pour une partie assez large car ils ont des demandes différentes, des acquis différents, des envies différentes.
Dix heures moins dix, la porte s'ouvre, un grand gaillard, vêtu de cuir noir, chapeau sur le crâne, entre, la cigarette à la bouche, les mains dans les poches, de cette démarche particulière que donnent les " tiags ", un peu chalouppée...
" C't'ici qu'j'dois m' fair' chier , "
Je sens que là, je ne dois pas ME rater, sinon c'est foutu jusqu'à la fin.
J'ignore cette interruption et continue sur ma lancée.
" Lé où l'gonze dans c'te turn' ? "
Je le regarde tout droit dans les yeux qui dépassent juste de son chapeau et lui dit :
" Si c'est du formateur dont vous voulez parler, sachez que c'est une formatrice et je suis cette formatrice.
Je parle calmement, distinctement mais ne le laisse pas me répondre et poursuis :
" Je vous prie de sortir, d'éteindre votre cigarette dans le pot rempli de sable, de vous déshabiller, blouson et chapeau, des porte-manteaux sont là pour ça, ensuite vous frapperez à la porte, vous attendrez que je vous autorise à entrer. "
Le tout d'un seul trait.
Le groupe est très silencieux, très à l'écoute de ce qui est en train de se jouer...
Le jeune homme fait demi-tour, je pense " ouf " ... mais nouveau demi-tour, un cran d'arrêt à la main qui part comme une flèche et se plante dans le tableau derrière moi.
Je me tourne, fais un effort costaud, retire le couteau du tableau, le plie, le met dans mon cartable et dis :
" Confisqué jusqu'à la fin du stage, maintenant faites ce que je vous ai demandé. "
Il sort, je reprends là où j'en étais avant son arrivée... Cinq minutes passent... On frappe, je dis d'entrer, il rentre, me regarde et me dit
" Euh.. Bonjour, Madame, j' m'assois où ? "
Leur premier thème de discussion fut vite trouvé : " Est-ce que si on joue au caïd c'est parce qu'on a pas confiance en nous ? "
Quelle bonne idée...
Ce fut un bon stage comme je les aimais, du répondant, des idées, des créations, dans cette pièce où l'on pouvait faire plein d'activités diverses en dehors du "parcours obligatoire ".
Mais ce premier jour, quand je remontai dans ma voiture, je fus incapable de conduire plus de dix km, je fus prise d'une tremblotte, d'une peur rétrospective comme je n'ai eu que rarement. Je pris le temps de m'arrêter chez une amie qui habitait la ville pour une bonne tasse de thé, souffler, du réconfort...
Formatrice, voila le grand mot lâché, car imaginer que l'on puisse former quelqu'un m'a toujours fait bizarre mais bon, sur mon contrat c'était ce mot ci, j'ai écrit mot là, mais ça me fait bizarre aussi, pour d'autres raisons.
Ce matin, arrivée en avance pour arranger un peu le local pourri que nous a dégoté l' anpe, Bof ! m'a-t-" elle " dit, pour ce public, ça ira bien...
Ce public, ce sont des jeunes entre dix-huit et vingt cinq ans, en rupture avec l'école, la famille, le travail, la société et bien souvent avec eux-mêmes.
J'aime mon travail, de une semaine à presque un an avec un groupe de jeunes, de moins jeunes, de femmes, de femmes et d'hommes, jamais la même chose.
Donc j'essaie de balayer, décoller les chewing-gums des planches qui vont servir de tables de travail, dépoussiérer les misérables trois ampoules qui doivent nous illuminer...
Misère, quelle misère ! A traiter les gens comme ça je ne vois pas bien comment ils pourraient accepter de changer...
Les premiers et premières arrivent, dont deux en fourgon de police car ils ne sortiront que pour cette formation et à condition de se tenir à carreaux.
Le rendez-vous était à neuf heures, neuf heures trente il en manque toujours un... Je décide de démarrer.
Présentation, échanges d'idées, programme que nous ficellerons ensemble pour une partie assez large car ils ont des demandes différentes, des acquis différents, des envies différentes.
Dix heures moins dix, la porte s'ouvre, un grand gaillard, vêtu de cuir noir, chapeau sur le crâne, entre, la cigarette à la bouche, les mains dans les poches, de cette démarche particulière que donnent les " tiags ", un peu chalouppée...
" C't'ici qu'j'dois m' fair' chier , "
Je sens que là, je ne dois pas ME rater, sinon c'est foutu jusqu'à la fin.
J'ignore cette interruption et continue sur ma lancée.
" Lé où l'gonze dans c'te turn' ? "
Je le regarde tout droit dans les yeux qui dépassent juste de son chapeau et lui dit :
" Si c'est du formateur dont vous voulez parler, sachez que c'est une formatrice et je suis cette formatrice.
Je parle calmement, distinctement mais ne le laisse pas me répondre et poursuis :
" Je vous prie de sortir, d'éteindre votre cigarette dans le pot rempli de sable, de vous déshabiller, blouson et chapeau, des porte-manteaux sont là pour ça, ensuite vous frapperez à la porte, vous attendrez que je vous autorise à entrer. "
Le tout d'un seul trait.
Le groupe est très silencieux, très à l'écoute de ce qui est en train de se jouer...
Le jeune homme fait demi-tour, je pense " ouf " ... mais nouveau demi-tour, un cran d'arrêt à la main qui part comme une flèche et se plante dans le tableau derrière moi.
Je me tourne, fais un effort costaud, retire le couteau du tableau, le plie, le met dans mon cartable et dis :
" Confisqué jusqu'à la fin du stage, maintenant faites ce que je vous ai demandé. "
Il sort, je reprends là où j'en étais avant son arrivée... Cinq minutes passent... On frappe, je dis d'entrer, il rentre, me regarde et me dit
" Euh.. Bonjour, Madame, j' m'assois où ? "
Leur premier thème de discussion fut vite trouvé : " Est-ce que si on joue au caïd c'est parce qu'on a pas confiance en nous ? "
Quelle bonne idée...
Ce fut un bon stage comme je les aimais, du répondant, des idées, des créations, dans cette pièce où l'on pouvait faire plein d'activités diverses en dehors du "parcours obligatoire ".
Mais ce premier jour, quand je remontai dans ma voiture, je fus incapable de conduire plus de dix km, je fus prise d'une tremblotte, d'une peur rétrospective comme je n'ai eu que rarement. Je pris le temps de m'arrêter chez une amie qui habitait la ville pour une bonne tasse de thé, souffler, du réconfort...
Par Babeth
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Publié dans : Souvenirs professionnels.
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